"Pourquoi ?"
Entrevue avec les auteurs de "Pourquoi"Aux origines de "Pourquoi":

Copyrights © CVC Orsay CNRS
Comment inverser la démarche d’accès au savoir, "aller vers" ? Aller à la rencontre d’un public qui ne se dirige pas spontanément vers les "lieux du savoir" (librairies, bibliothèques, musées, conférences…), d’un public — dit "le grand public" — souvent oublié des actions de diffusion de la culture scientifique et technique ? Pour sensibiliser le grand public aux sciences, il faut aller là où il se trouve : quels sont ses grands lieux de passage ? Telles sont les questions que nous nous sommes posées au Centre de Vulgarisation de la Connaissance (CVC) et qui ont présidé à la réalisation du "Ticket d’Archimède", campagnes de vulgarisation scientifique menées dans le métro parisien, en partenariat avec la RATP, de 1997 à 2003 et pour lesquelles le CVC a reçu le premier prix Création de culture scientifique et technique 1997, décerné par le Ministère de l’Education nationale, de la Recherche et de la Technologie.
Chaque campagne durait environ un mois et déclinait un thème particulier en 5 panneaux dans un langage hautement vulgarisé. À chaque campagne 1200 affiches étaient ainsi exposées sur l’ensemble des quais de métro et RER parisiens pour une durée de environ un mois, à raison de deux à trois campagnes par an, pour un public de 9 millions de lecteurs potentiels par jour.
L’ouvrage présente l’ensemble de ces campagnes. Il se décline en treize "chapitres" correspondant aux treize campagnes, chacun abordant un thème particulier (la couleur, l’eau, bestiaire, la météo, le foot, les illusions, le Soleil, la chimie, les maths, eurêka, florilège, les 5 sens, le sommeil). Au sein de chaque thème, cinq sujets — souvent sous forme de questionnements : Pourquoi le ciel est-il bleu ? Pourquoi la mer est-elle salée ? Qui peut plus que la puce ? Quel temps pour après-demain ? … — sont traités dans un langage hautement vulgarisé et fournissent des notions scientifiques de base.
Comment avez-vous sélectionné les différentes questions ?

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Mise à part la campagne sur le foot, qui a été imposée par la RATP pour accompagner la coupe du monde de 1998, tous les autres thèmes ont été proposés par le CVC, puis avalisés par la RATP. Avec le Ticket d’Archimède, nous avions pour ambition de redonner le goût du questionnement à propos du monde qui nous entoure (leçon de choses), d’où par exemple les campagnes sur les thèmes de la couleur et de l’eau, et de présenter le côté merveilleux de la Nature, d’où par exemples les campagnes Bestiaire et Florilège. Le choix des thèmes a aussi été parfois inspiré par l’actualité scientifique : en août 1999, une éclipse totale de soleil était observable en France, d’où notre campagne Le Soleil ; 1999 fut l’année internationale de la chimie (campagne La chimie), 2000 celle des mathématiques (campagne Les maths…).
Au sein de chaque thème les sujets abordés ont été sélectionnés en gardant toujours à l’esprit le type de public ciblé — qu’a-t-il envie de savoir ? quelles questions, sur tel ou tel sujet, lui viennent en premier à l’esprit ? — et en nous basant sur "le quotidien". Par exemple pour le thème de l’eau, les questions "spontanées", sont plus de l’ordre "pourquoi les énormes paquebots flottent-ils ?", "pourquoi, quand j’ai mis ma bouteille d’eau dans le congélateur et que je l’ai oubliée, celle-ci a-t-elle éclaté ?" que "combien y a-t-il d’atomes dans une molécule d’eau ?". Pour les campagnes Bestiaire ou Florilège, le point de vue est différent : l’objectif était d’étonner et de montrer le côté merveilleux de la Nature. Nous avons donc choisi des animaux ou végétaux frappants comme par exemple l’hippocampe, où… c’est le mâle qui accouche ou encore la raflésia, cette énorme fleur qui peut peser jusqu’à 10 kilos !
"Le Ticket d’Archimède" et donc l’ouvrage "Pourquoi ? Opération Archimède" n’a pas la prétention de donner une réponse exhaustive aux questions posées (Pourquoi ça lave ?, Pourquoi le Soleil brille ? …).. En revanche il a pour ambition de redonner le goût du questionnement à propos du monde qui nous entoure (leçon de choses), présenter le côté merveilleux de la Nature (campagnes Bestiaire, Florilège…), replacer la science au quotidien, faire sentir que le savoir scientifique dépasse les frontières des seuls laboratoires, et que l’on puisse s’exclamer : "Finalement, ce n’est pas si difficile ! " Les réponses se doivent de tenir compte du niveau de connaissances du public ciblé : comme le dit si joliment Etienne Klein, physicien au CEA et auteur de plusieurs ouvrages de vulgarisation "Le soleil est toujours une boule de feu, avant d’être le lieu géométrique où s’épanouit le cycle de Bethe". Après, parce qu’il a compris une première étape, le lecteur peut avoir l’envie d’aller plus loin ; cette première réponse peut jouer le rôle de stimulant pour en savoir plus.
Quelles ont été vos contraintes, vos exigences pour rédiger les réponses ?

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En pratique, le Ticket d’Archimède est un exercice de vulgarisation très exigeant et parmi les plus difficiles ! Les usagers du métro, public très large et au savoir très hétérogène, ont peu de temps pour accrocher l’affiche entre deux trains :
les textes devaient être très courts (une centaine de mots), et chaque affiche devait ne contenir qu’un seul message scientifique. Il nous fallait, en si peu d’espace, concilier précision scientifique et simplicité ; utiliser un vocabulaire accessible à tous, mais en tenant compte de la discordance entre la langue naturelle et un langage scientifique, ce que nous appelons les "mots malentendus" : par exemple le mot "sensibilité" n’a pas la même signification pour le grand public (affect, sentiment) et le spécialiste des émulsions photographiques. Nombreux sont les mots de ce type ! Champ, gravité, noyau, particule en physique ; activité, cellule, noyau en biologie ; base, réaction, sel en chimie ne sont que quelques exemples ! Nous avions également comme exigence de soumettre nos écrits à des experts, auprès desquels nous vérifiions la justesse scientifique. Nous testions aussi nos écrits auprès de lecteurs non scientifiques : le sujet les a-t-il intéressé ? Ont-ils compris ? Si la réponse était négative, nous discutions des points incompris et… réécrivions une version prenant en compte ces avis. Si la réponse était positive, nous demandions au lecteur de nous restituer ce qu’il avait compris. Il y avait parfois des surprises ! Le lecteur croyait avoir compris, mais restituait une explication fausse ! Il fallait alors là aussi reprendre le texte.
Le CVC s’est attaché à trouver une solution unique répondant à l’ensemble de ces critères de « qualité », le tout dans une démarche qui mette en œuvre humour, ou rêve, ou poésie etc., ingrédients nécessaires à la vulgarisation. Le graphisme (réalisé par Florence Roy) jouait un rôle clé : il doit être reconnaissable par souci de fidélisation de l’usager ; il devait être attractif (donner aux personnes l’envie de s’approcher de l’affiche pour la lire) et décalé pour participer à l’étonnement amusé du lecteur.
Les sciences et l’édition (et le Salon du Livre)
Cet ouvrage est accessible à partir de quel âge ? Est il destiné à un usage en classe ?

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Le public visé par les affiches du Ticket d’Archimède était le « très grand public », autrement dit un public avec un niveau scientifique arrêté en milieu de collège et qui n’a pas approfondi, voire qui a oublié, les quelques notions de base qu’il aurait alors apprises. Nous considérons ainsi que les notions d’atomes, de molécules, de cellules, etc. ne sont pas des notions acquises, qu’il faut soit éviter les termes, soit les expliciter.
De là, on peut considérer qu’un enfant en âge d’entrer au collège peut être intéressé par les thèmes retenus, les questions posées et les éléments de réponse apportées.
Sur la deuxième partie de votre question, les retours que nous avons reçus suite aux campagnes dans le métro parisien provenaient surtout d’enseignants (de primaire et de collège) qui souhaitaient s’appuyer sur les affiches pour introduire et approfondir la question de science traitée. L’ouvrage est-il "destiné" à un usage en classe, je répondrais non, son usage est beaucoup plus large ; peut-on en faire usage en classe ? Certainement. L’intérêt pédagogique de l’ouvrage "Pourquoi ? Opération Archimède" réside dans le fait que, tout en se distinguant très clairement des manuels "parascolaires", notamment à travers son style qui met en œuvre humour, ou rêve, ou poésie, il fournit des "clés pour comprendre" - un certain nombre de concepts scientifiques de base. Il peut être utilisé par les enseignants de primaire et de collège comme porte d’entrée d’un cours ou illustration de ce cours.
Le 21 mars, au salon du livre, vous allez participer à une animation du Bar des sciences sur le thème de la science présentée aux enfants. Pouvez vous nous en dire plus sur les thèmes qui seront abordés au cours de cette intervention ?
L’enfant est une cible très particulière (et bien différente du « très grand public ») : il est par nature curieux, et possède un pouvoir d’émerveillement sans borne. Il ne craint pas les questions, il en use (parfois en abuse), jusqu’à ce qu’il reçoive une réponse qui le satisfasse. En fait, on pourrait presque dire que l’enfant est par nature un scientifique : il met en œuvre la démarche scientifique du questionnement à chaque demande d’explication.
Au bar des sciences du salon du livre qui traitera du livre de vulgarisation pour enfant, on ne manquera pas de discuter de la meilleure façon de s’appuyer sur ce côté extraordinaire de l’enfant pour faire passer des messages, et qui le satisfassent, et qui soient justes scientifiquement parlant. D’une pierre deux coups !
Qu’attendez-vous de cette publication ? Qu’est-ce que le support « livre » va apporter de supplémentaire ?
Au CVC, devant le succès des campagnes du ticket d’Archimède, nous ressentions une grande frustration : au départ, l’idée des campagnes était d’inverser la démarche d’accès au savoir mise en œuvre dans les musées scientifiques, de ne plus concentrer en un endroit précis les efforts de vulgarisation, mais au contraire d’aller vers le public là où il se trouvait. Dans le métro, pour les franciliens. Seulement, le grand public ne se limite pas à la région Ile-de-France, et il nous fallait élargir le champ d’action de ces campagnes. Nous avons pensé un temps l’étendre à l’ensemble des gares ferroviaires du territoire français. On y pense toujours d’ailleurs.
Et puis, devant la demande grandissante des enseignants qui nous demandaient ici un jeu d’affiches, là des informations supplémentaires sur tel ou tel sujet, l’idée d’un ouvrage a fait son chemin.
Donc l’intérêt de cet ouvrage est double. D’une part, de rendre disponible à un plus grand nombre encore l’ensemble du travail que le CVC a fourni, et d’autre part, de mettre à disposition du lectorat prêt à approfondir tel ou tel sujet, une large bibliographie sur la question (accessible sur notre site internet par souci de simplicité et de mise à jour plus réactive).
Un autre atout, en non des moindres, de cet ouvrage est qu’il est le résultat d’une collaboration étroite avec une maison d’édition rigoureuse sur les questions scientifiques – CNRS Editions – et vers laquelle le public se tournera en toute confiance sans mettre en doute la validité et le sérieux du discours scientifique. Que cette maison ait eu l’audace de « risquer » d’éditer un ouvrage de vulgarisation est à souligner. D’autres collaborations sont en cours avec CNRS Editions, et nous en sommes très heureux.
Les sciences et le jeune public
Quels conseils donneriez vous à des étudiants en science qui se redirigeraient vers les métiers de la culture scientifique et technique (journaliste, animateur, commissaire d’exposition…) ?

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Aujourd’hui, la question n’est plus celle du savoir, mais bien plutôt celle de l’accès à ce savoir, éparpillé, présent partout sur la toile, dans les bibliothèques, les musées, etc. Que des jeunes en prennent conscience et décide de s’investir dans cette voie, bravo !
En ce qui concerne des « conseils » à proprement parler, je ne suis pas sûr d’être la meilleure personne pour en donner. La sphère de la diffusion des connaissances est large, et les métiers nombreux. Le journaliste traite de l’actualité scientifique, le scénographe met en scène la science dans son musée, les médiateurs rapprochent les gens entre eux, l’enseignant délivre un savoir, et le vulgarisateur parle dans un langage adapté de questions de science pour redonner le goût à la chose scientifique. Autant de métiers différents qui dépendent de l’inclinaison de chacun. Les premières qualités requises pour s’orienter vers un de ces métiers sont sans doute motivation et pugnacité (peu de places, hélas !). Mais il me semble que c’est vrai pour tout métier, non ?
La vulgarisation
Quelle est votre vision de la vulgarisation scientifique ?
Vaste question… Lionel Salem, le fondateur du CVC en 1993, avec Pierre Lazlo, et Yves Jeanneret, ont consigné un manifeste sur la vulgarisation (consultable sur notre site) où beaucoup de choses sont dites avec lesquelles je suis en complet accord.
En quelques mots, et tout d’abord, la vulgarisation doit servir à faire entrer la science dans la culture au même titre que l’art ou l’histoire. Et par conséquent, elle doit donner les clés pour comprendre l’ici et maintenant (ou le là-bas, un autre temps) d’un point de vue scientifique.
La vulgarisation doit aussi être considérée comme un devoir citoyen pour nous autres, scientifiques : la science de plus en plus touche aux questions sociétales (clonage, OGM, nucléaire), et le citoyen a besoin d’en comprendre les bases pour se situer dans le débat public. D’autre part, les chercheurs, le plus souvent, sont des fonctionnaires, payés par vous et moi et l’ensemble des citoyens : les chercheurs doivent rendre compte de leurs travaux, expliquer comment l’argent public est dépensé.
Troisième point peut-être, la vulgarisation sert à démythifier la science : le scientifique aussi est un homme, comme tous les autres, avec ses forces et ses faiblesses. Il n’habite pas un temple sacré et inaccessible appelé « laboratoire », ses travaux sont utiles dans notre vie de tous les jours. Rendre la science, le questionnement scientifique, accessibles permet de le prouver.
La vulgarisation scientifique peut-elle devenir une caricature de « la réalité scientifique » ? Quelles sont les précautions prises par le CVC pour ne pas heurter cet écueil ?
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De nombreuses critiques s’élèvent à bon escient à l’égard de la vulgarisation. Une méfiance aussi. Peut-on tout vulgariser ? Rendre simple n’est-ce pas rendre simpliste ? Ne participe-t-elle à un nivellement vers le bas de la culture scientifique ? La vulgarisation ne risque-t-elle pas de dénaturer la réalité scientifique ?
Toutes ces questions méritent développement. Et ce serait bien ambitieux d’y répondre en quelques mots. Je crois qu’il ne faut pas se tromper, et ne pas donner plus d’importance à la vulgarisation qu’elle n’en a. La vulgarisation n’a pas la prétention de supplanter une démarche scientifique dans tout ce qu’elle a de plus noble – le métier du chercheur qui tous les jours remet sur le métier ses certitudes. Vous savez, la plupart des membres du CVC proviennent du monde la recherche, et le CVC travaille aussi à promouvoir l’image de la recherche dans le cœur des gens.
Non, la vulgarisation n’est qu’une porte ouverte vers la chose scientifique, rien de plus. Quand on écrit en haut d’une page, « Pourquoi dort-on ? », « Pourquoi la mer est salée ? », etc. – autant de questions non résolues, on ne vise pas à répondre de façon complète à la question, seulement à susciter chez le lecteur une curiosité, qu’il réalise que la question est digne d’être posée, qu’elle mérite que des scientifique y travaillent. Si le lecteur veut approfondir, tant mieux ; s’il croit en savoir autant qu’un scientifique qui consacre sa vie à ce genre de questions, alors oui, c’est dangereux.
Grand public ne signifie pas public imbécile, c’est une question de confiance en l’intelligence humaine. La culture scientifique n’est pas partagée, c’est un fait. Faut-il, par crainte que le message soit mal perçu, ne rien tenter pour améliorer la situation ?
Au CVC, nous répondons par l’action, en tachant de simplifier sans dénaturer, de faire une bonne vulgarisation en évitant opinion et manipulation, autant que faire se peut.
Actualité
Y aura t-il un projet « Archimède 2 » ?
Vous voulez dire "Y aura-t-il une autre campagne Archimède dans le métro et le RER ?" Nous le souhaitons bien évidemment ! Mais pour cela nous avons besoin du partenariat de la RATP. Or aujourd’hui cette opération de vulgarisation scientifique ne fait pas partie des priorités de cet organisme…
Quels sont vos projets ?
Le CVC a de nombreux projets ! Déjà, il est engagé dans un certain nombre d’actions au titre de collaborations pérennes qu’il a nouées avec différents acteurs de la vulgarisation scientifique — par exemple le département Science Actualités de la Cité des Sciences et de l’Industrie, l’Espace des sciences de Rennes, Centre de culture scientifique technique et industrielle de la région Bretagne — ou différentes institutions qui ont fait appel au CVC pour la réalisation de travaux de vulgarisation — par exemple l’Institut Curie pour lequel nous concevons la rubrique Décryptage du Journal de l’Institut Curie. Parmi les nouveaux projets figurent notre collaboration avec le Ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, via SFRS/CERIMES, pour le site science.gouv.fr, ainsi que, très probablement, avec CNRS Editions.









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