Le calmar géant : l’ogre qui envahit le Pacifique
Depuis 2000, le calmar géant, aussi appelé calmar de Humboldt, connaît une véritable explosion au large du Pérou. Ce céphalopode *, qui peut atteindre 4 mètres de long et peser plus de 50 kg, a envahit en une décennie les eaux froides du Pacifique Sud-Est, aussi bien au large que près de la côte. Le "Dosidicus Gigas" ( nom scientifique du calmar géant) se nourrit de tout ce qu’il trouve à sa portée : crevettes, merlu, anchois... et jusqu’à ses propres congénères. Une équipe de recherche franco-péruvienne( 1) explique dans la revue PLosOne le boom à la fois biologique et économique de la "pota" , comme l’appelle les pêcheurs péruviens.
Non seulement le calmar géant résiste jusque-là à l’exploitation excessive des ressources halieutiques, mais il en profite. Thons, dorades, chinchards, moins nombreux également du fait de l’expansion des zones de minimum d’oxygène( 2) qui les repousse en haute mer, lui cèdent la place pour chasser plus près des côtes. Une aubaine pour le Pérou, devenu second exportateur mondial, après la Chine, grâce à la pêche au calmar et à l’anchois.
Une filière florissante
La prolifération de la pota , comme l’appellent communément les pêcheurs péruviens, est une aubaine pour ces derniers, qui ont vu les stocks de merlu s’écrouler du fait de la surpêche. En 2004, le gouvernement prend des mesures pour limiter la surpêche des merlus : politique de quotas, réduction de la flotte, etc. Les pêcheurs se tournent alors vers le calmar géant. Aujourd’hui, un potero - petit chalutier de bois - peut en ramener jusqu’à 5 tonnes par jour, vendues aux industriels qui les transforment ensuite en farine animale, en beignets surgelés ou encore en pâte à surimi, destinés à l’exportation. Les pêcheurs péruviens sont devenus les seconds producteurs mondiaux après les Chinois, essentiellement pour la pêche au calmar et à l’anchois.
Un prédateur peu capricieux
Pourquoi le calmar pullule-t-il ainsi au large des côtes péruviennes ? Des chercheurs de l’IRD et leurs partenaires( 1) viennent de décrire le régime alimentaire, jusque-là méconnu au Pérou, de ce prédateur vorace. De son nom scientifique Dosidicus Gigas , celui-ci fait preuve d’une grande faculté d’adaptation et s’avère très généraliste. Autrement dit, il se nourrit de tout ce qu’il trouve à sa portée : crevettes, poissons lanternes, merlu, anchois, etc. Chez la plupart des espèces marines, plus un animal est de grande taille, plus il occupe une place élevée dans la chaîne alimentaire et chasse de grosses proies. Ces travaux montrent que ce n’est pas toujours le cas chez le calmar géant. De fait, les plus gros individus peuvent par exemple se nourrir uniquement de petites crevettes.
Par ailleurs, sa zone de prédation est très ample, depuis la surface jusqu’à plus de 2000 m de profondeur. Mais il sévit plus particulièrement dans les zones de minimum d’oxygène( 2), de quelques dizaines de mètres sous la surface jusqu’à environ 800 mètres, où crevettes et certains poissons mésopélagiques( 3) s’abritent des autres prédateurs. Contrairement à ses proies, en état de léthargie du fait du manque d’oxygène, le calmar reste actif même lorsque cet élément est en déficit.
Une méthode très novatrice
Pour établir la grande adaptabilité de ces calmars, les scientifiques ont analysé chez cinq individus la composition chimique de la « plume », sorte de coquille interne équivalente à l’« os » de seiche. Il s’agit d’un tissu inerte qui grandit par accrétion( 4), c’est-à-dire par accumulation de matériaux lors de la croissance de l’organisme. Cette méthode d’analyse chronologique très récente leur a permis de déterminer ce que l’animal a consommé tout au long de sa vie. Avec la composition isotopique( 5) en carbone des échantillons, ils ont dans un premier temps déduit l’origine - près de la côte, au large, etc. - de ce que chaque individu a ingurgité à différents moments de son existence. Ils retracent ainsi les migrations effectuées par le céphalopode tout au long de sa vie. La pota effectue plusieurs migrations importantes durant ses quelque 12 à 18 mois d’existence. Dans une seconde étape, la composition isotopique en azote de la plume précise la position de l’individu dans la chaîne alimentaire. Enfin, les chercheurs ont analysé le contenu stomacal d’une quarantaine de potas , afin de savoir ce qu’elles avaient mangé récemment.
La pota a profité de la surpêche
Non seulement, grâce à son cycle de vie court - moins d’un an et demi -, son métabolisme rapide et son régime alimentaire très polyvalent, le calmar géant ne souffre pas de la pêche à outrance dans la région - s’accommodant de ce qui est présent -, mais il en tire même avantage. De fait, le nombre de thons, dorades, chinchards, qui mangent les céphalopodes juvéniles, a chuté en dix ans au large du Pérou du fait de leur exploitation excessive. Mais surtout, il profite d’un autre phénomène, qui contraint fortement la vie marine : l’expansion des zones de minimum d’oxygène due au changement climatique depuis 50 ans. Celle-ci a en effet fait fuir ces grands prédateurs vers la haute mer, laissant le champ libre au calmar géant pour chasser plus près des côtes.
Si l’ensemble de la population locale bénéficie de cette pêche miraculeuse, une ombre plane sur l’économie construite en dix ans autour de l’industrie de la pota . Cette dernière ne risque-t-elle pas à son tour d’être victime de la surpêche ? Si l’animal a tiré parti de l’exploitation des autres grands prédateurs, il semble aussi lui-même très résistant à son exploitation intensive grâce à son cycle de vie - et de reproduction - très court, permettant le renouvellement rapide des stocks. En revanche, l’explosion démographique du calmar géant est étroitement liée aux conditions environnementales. Aujourd’hui celles-ci lui sont favorables. Mais qu’en sera-t-il demain dans le contexte de changement global actuel ?
*Le saviez-vous ?
Les tentacules du poulpe, de la seiche ou encore du calmar sont en réalité le pied de l’animal, divisé en bras munis de ventouses... et attaché au-dessus de leur tête ! Ils constituent parmi les mollusques la classe des « céphalopodes », du grec kephalê , la tête, et podos , le pied.
(1) Ces travaux ont été réalisés par des chercheurs de l’IRD, de l’IMARPE (Institut de la Mer du Pérou) et du CNRS (Centre d’Etude Biologiques de Chizé et La Rochelle).
(2) couches d’eau océanique à teneur réduite en oxygène de plusieurs centaines de mètres d’épaisseur. Voir FAS n°345 - Ecouter l’océan pour une meilleure gestion des pêches.
(3) vivant dans la zone appelée mésopélagique située entre 200 et 1 000 mètres de profondeur et migrant généralement vers la surface durant la nuit.
(4) développement de tissu par accumulation de matériaux.
(5) La composition isotopique en un élément est le rapport des isotopes stables de cet élément (par exemple 13C/12C ou 15N/14N).
Source :
385 - Le calmar géant : l’ogre qui envahit le Pacifique, Fiche Actualité de l’IRD, Institut de Recherche pour le Développement, octobre 2011
Fiche Actualité à télécharger (Document .pdf)
Crédits iconographiques, dans l’ordre d’affichage :
© National Science Museum of Japan/T. Kubodera
© IRD / A. Bertrand L’industrie autour de la pêche de la pota a permis un véritable boom économique dans la région nord-ouest du Pérou.
CC BY Citron, La plume d’un Sepioteuthis lessoniana
© Albert kok Octopus vulgaris









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