La disparition des abeilles : enquête
Les causes : des abeilles affaiblies dans un environnement défavorable
- Produits phytosanitaires agricoles et cultures OGM : des facteurs controversés
En France, en 1993, les apiculteurs constatent une baisse importante de la production de miel. Ils pointent du doigt l’utilisation du Gaucho, un insecticide utilisé en enrobage des semences pour lutter contre les insectes ravageurs et à base d’imidaclopride. L’affaire fait grand bruit et les études scientifiques contradictoires se multiplient. Il s’avère que si l’imidaclopride est très toxique pour certains insectes ravageurs tels que la pyrale du maïs, Ostrinia nubilalis, il l’est aussi pour les abeilles. En effet, ce produit est « systémique » : sa substance active pénètre dans la plante et se diffuse par la sève. C’est ainsi qu’il migre à faible dose jusque dans le pollen des fleurs. Pourtant, rien ne prouve qu’il soit la cause directe de la mortalité massive des abeilles, car certaines colonies se sont effondrées là où il n’était pas utilisé.
Après le Gaucho, le Régent, à base de fipronil, est mis en cause. Tous deux sont progressivement interdits par l’Etat sur différentes cultures en France.
En 2007 et 2008, le Cruiser, à base de thiametoxam, est également dénoncé par les apiculteurs. L’Agence française de sécurité sanitaire alimentaire (Afssa) rend néanmoins un avis favorable assorti de nombreuses précautions et recommandations, pour la sécurité des abeilles notamment.
Au regard des données évaluées au niveau européen, le thiaméthoxam et le CGA 322704 [un métabolite NDLR] sont très toxiques pour les abeilles. Le thiaméthoxam est systémique et peut migrer vers les pollens et nectars. [...]Dans l’attente des résultats d’études complémentaires, afin de réduire l’exposition via la récolte de pollen ou de nectar provenant de la culture traitée ou de cultures suivantes et susceptibles de contenir des résidus de thiaméthoxam, il conviendrait, pendant la période de floraison, d’éloigner les ruches à plus de 3 km de cultures provenant de semences traitées et de ne pas introduire ultérieurement de plantes pouvant devenir attractives pour les abeilles dans la rotation culturale ou appliquer des mesures permettant de limiter l’exposition des abeilles. De plus, un suivi de ruches pilotes dans des conditions réalistes est recommandé pour quantifier le niveau potentiel de contamination dans les ruches et affiner l’incidence et la nature des risques à long terme.1
Une partie de la communauté scientifique estime néanmoins que les abeilles sont progressivement intoxiquées et affaiblies par différents insecticides. Leurs traces se retrouvent à doses sublétales dans les abeilles mais aussi dans les ruches.
« Les abeilles domestiques (Apis mellifera), par leur consommation de nectar et de pollen, peuvent être intoxiquées par une exposition unique (toxicité aiguë) ou répétée (toxicité chronique) à ces insecticides. Les molécules peuvent induire la mort des abeilles ou provoquer des effets sublétaux sur leur physiologie, leurs capacités cognitives et leur comportement, qui en retour peuvent occasionner des pertes d’abeilles ou affecter le développement de la colonie. »2
Parmi ces produits, on trouve la famille des néonicotinoïdes avec l’imidaclopride, le thiamethoxam ou le clothianidine, et la famille des pyréthroïdes de synthèse avec la deltaméthrine. Ces substances agissent sur le système nerveux des insectes.
"L’imidaclopride possède une forte affinité pour les récepteurs nicotiniques de l’acétylcholine de la région post-synaptique du système nerveux central des insectes. L’inhibition de la transmission cholinergique conduit à la paralysie et à la mort des insectes."3
Si la toxicité de certaines substances est établie, des obstacles techniques doivent être surmontés pour trouver des modèles d’études efficaces.
« Les tests de toxicité ont été conçus pour étudier des insecticides de faible activité résiduelle appliqués sur les parties aériennes des plantes, tandis que les insecticides systémiques se dégradent lentement et sont hautement toxiques. De nouvelles procédures réglementaires appropriées et des tests spécifiques complémentaires sont donc nécessaires pour estimer les éventuels impacts sub-létaux et chroniques de ces insecticides sur les abeilles »4
Les produits phytosanitaires attirent aussi la suspicion parce que l’abeille est particulièrement vulnérable aux toxines chimiques, bien davantage que la mouche drosophile par exemple. L’étude du génome5 d’Apis mellifera (l’abeille domestique) montre que cet insecte possède très peu de gènes pour le système immunitaire inné. Plus préoccupant, elle est dépourvue de gène codant pour les enzymes de détoxification et se révèle donc incapable de développer une capacité de résistance contre les insecticides, produits qui agissent à très faibles doses et auxquels les abeilles sauvages seraient encore plus exposées.
Certaines cultures OGM ont elles aussi été mises en cause dans la presse car ces semences produisent leur propre insecticide. Les études qui y ont été consacrés restent ambigües. Une étude américaine a ainsi montré que la toxine bactérienne transgénique Bacillus thuringiensis (Bt) pourrait être néfaste aux taxons (groupe d’organisme vivants possédant en commun certains caractères taxinomiques) non ciblés par la toxine.6 En effet, il en ressort que si les invertébrés non ciblés sont plus nombreux dans les champs de cultures transgéniques (sans pesticides) que dans des champs non transgéniques mais traités, ces même invertébrés non ciblés sont encore plus nombreux dans les champs témoins, à la fois non transgéniques et non traités. Certains d’entre eux seraient donc bien victimes de la toxine Bt. Une autre étude7 avance que l’exposition des abeilles à la toxine Bt pourrait, certes, avoir des effets indirects en plein champ, mais que l’expérience n’a mis en évidence aucun effet négatif direct sur la survie de larves d’abeille en condition de laboratoire. Par ailleurs, les effets de doses sub létales à long terme restent inconnus.
Sources :
- 1 Avis de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) relatif à une demande d’autorisation de mise sur le marché de la préparation CRUISER à base de thiaméthoxam, de la société Syngenta Agro SAS, dans le cadre d’une procédure de reconnaissance mutuelle, 21 novembre 2007.
2 Rortais Agnès 1 ; Arnold Gérard 1 ; Halm Marie-Pierre 2 ; Touffet-Briens Frédérique 2 ;
Modes of honeybees exposure to systemic insecticides: estimated amounts of contaminated pollen and nectar consumed by different categories of bees. Apidologie ISSN 0044-8435 CODEN APDGB5
1 Laboratoire Populations, Génétique et Évolution, CNRS UPR 9034, 1 avenue de la Terrasse, 91198 Gif-sur-Yvette, FRANCE
2 Centre d’Études et de Recherche Sur le Médicament de Normandie, Université de Caen, 5 rue Vaubénard, 14032 Caen, FRANCE - 3 Etude des effets indésirables consécutifs à l’utilisation de l’imidaclopride chez l’homme et les carnivores domestiques. Commission nationale de pharmacovigilance vétérinaire, rapport d’expertise de pharmacovigilance relatif à l’AVIS CNPV - 14 du 06/12/2005.
- 4 Rortais Agnès 1 ; Arnold Gérard 1 ; Halm Marie-Pierre 2 ; Touffet-Briens Frédérique 2 ;
Modes of honeybees exposure to systemic insecticides: estimated amounts of contaminated pollen and nectar consumed by different categories of bees. Apidologie ISSN 0044-8435 CODEN APDGB5
1 Laboratoire Populations, Génétique et Évolution, CNRS UPR 9034, 1 avenue de la Terrasse, 91198 Gif-sur-Yvette, FRANCE
2 Centre d’Études et de Recherche Sur le Médicament de Normandie, Université de Caen, 5 rue Vaubénard, 14032 Caen, FRANCE
5 The Honeybee Genome Sequencing Consortium. Insights into social insects from the genome of the honeybee Apis mellifera. Nature 443, 931-949(26 October 2006) - 6 Michelle Marvier1, Chanel McCreedy1 James Regetz2, Peter Kareiva3,
A Meta-Analysis of Effects of Bt Cotton and Maize on Nontarget Invertebrates. Science 8 June 2007
1 Environmental Studies Institute, Santa Clara University, Santa Clara, CA 95053, USA.
2 National Center for Ecological Analysis and Synthesis (NCEAS), University of California at Santa Barbara, 735 State Street, Suite 300, Santa Barbara, CA 93101, USA.
3 The Nature Conservancy, 4722 Latona Avenue NE, Seattle, WA 98105, USA. - 7 Duan JJ1, Marvier M2, Huesing J1, Dively G3, Huang ZY4,
A Meta-Analysis of Effects of Bt Crops on Honey Bees (Hymenoptera: Apidae) (2008)
1 Ecological Technology Center, Monsanto Company, St. Louis, Missouri, United States of America,
2 Environmental Studies Institute, Santa Clara University, Santa Clara, California, United States of America, 3 Department of Entomology, University of Maryland, College Park, Maryland, United States of America,
4 Department of Entomology, Michigan State University, East Lansing, Michigan, United States of America - Page suivante : les abeilles sont aussi victimes d’agents naturels









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