Biodiversité : les secouristes de la nature
Répertorier les espèces
Alors comment sauver cette biodiversité ? Tout d’abord en la connaissant mieux. Car si 1,8 million d’espèces animales et végétales ont déjà été décrites, des micro-organismes aux plus grands mammifères, il resterait encore de 10 à 100 millions d’espèces à découvrir ! Cette entreprise de description aussi colossale qu’ardue est aujourd’hui relancée avec les techniques de séquençage d’ADN massif et de biologie moléculaire, et les missions d’exploration qui se multiplient sur la planète comme Tara dont le CNRS est partenaire5. Outre cet inventaire mondial, il s’agit aussi de comprendre les menaces à l’échelle locale. Et pour y arriver, de nombreuses disciplines sont convoquées. Prenons le cas des Grands Causses, au sud du Massif Central, où la forêt progresse depuis plusieurs décennies, au détriment des espaces ouverts et de la biodiversité globale. « Longtemps, ce phénomène a été attribué à des changements dans les pratiques d’élevage, car la baisse du nombre de troupeaux élevés de manière itinérante, depuis les années 1960, a coïncidé avec une extension spectaculaire de la surface boisée, résume John Thompson, écologue au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive à Montpellier. Mais une coopération avec des géographes nous a permis de montrer que c’est plutôt l’abandon du système de culture traditionnelle, à la fin du XIXe siècle, qui explique l’avancée de la forêt, près de cinquante ans plus tard. »
Le temps de l’action
Les scientifiques qui s’appliquent à livrer des données précises et validées sur la biodiversité et les menaces, souhaiteraient des moyens aussi importants que ceux alloués à la compréhension du réchauffement climatique. Car les indicateurs manquent. Pour l’heure, Thierry Tatoni ne veut pourtant pas trop noircir le tableau. « En dehors des systèmes insulaires, nous ne sommes pas encore dans une phase de grande régression. Sur le pourtour méditerranéen, très peu d’espèces végétales ont disparu... mais beaucoup sont rares, réduites, fragilisées. » Bref : « Il est encore temps d’agir. »
Des initiatives locales ont déjà été prises pour la biodiversité. Comme la législation qui s’oppose à la déforestation au Brésil, cependant « difficilement applicable en raison de l’étendue du pays » selon Jérôme Chave. Ou encore les réintroductions d’animaux, qui imposent préalablement de saisir les raisons de leur disparition et de travailler avec les populations, et qui ne sont pas toutes couronnées de succès. Depuis l’ouverture du premier parc national du monde, en 1872 à Yellowstone (États-Unis), la surface des espaces protégés augmente régulièrement. Mais reste insuffisante, et pas toujours facile à surveiller. « L’idée de sauvegarder des espaces est bonne, celle d’en interdire nécessairement l’accès aux hommes est mauvaise », ajoute Robert Barbault. Car la protection de la biodiversité doit aussi tenir compte des utilisations de la nature par les populations locales, pour leur subsistance. Elle ne peut ignorer la dimension sociale et de lutte contre la pauvreté, surtout dans les pays du Sud. Robert Barbault, lui, défend donc le concept international de « réserve de biosphère », à l’image des Cévennes. Un territoire qui permet la coexistence des espèces à conserver et des populations, impliquées dans le projet.
Et au niveau global ? Réflexions et sensibilisations se succèdent. En 1992 est signée la Convention internationale sur la diversité biologique, dont la conservation est « une préoccupation commune à l’humanité ». En 2002, à Johannesbourg, la communauté internationale adopte un plan et entend obtenir « d’ici à 2010 (...) une réduction importante du rythme actuel d’appauvrissement de la diversité biologique ». Le bilan - sans doute décevant - doit donc être dressé en 2010, année de la diversité biologique. Signe des temps, le prix Nobel d’économie a été décerné à Elinor Ostrom, dont les réflexions portent sur la gestion des biens d’accès libre, comme l’eau ou la biodiversité. Les lieux d’expertise se multiplient, telle la plateforme intergouvernementale IPBES en gestation, sur le modèle du Giec consacré au climat. « Associations, scientifiques et monde politique se rapprochent, se félicite Robert Barbault. Cette dynamique modifie la prise de décision politique, même si cela ne va pas assez vite. » Aucun acte majeur n’a en effet suivi les paroles. Et le salut ne viendra pas de l’innovation. « Pour le climat et la biodiversité, les solutions ne peuvent pas être uniquement techniques », relève Jérôme Chave.
La nécessité de transformer la société se dessine. Car la biodiversité pâtit du primat de l’économie sur l’écologie, comme l’illustre la coupe de la forêt tropicale. Le développement durable, qui entend marier des intérêts (économique, écologique, social) contraires, suffira-t-il ? En attendant, les scientifiques ont déjà pris position, en première ligne, pour de nombreuses missions sauvetages.
Mathieu Hautemulle
5. Lire « Un tour du monde pour la vie marine », Le journal du CNRS n°234-235, juillet-août 2009, p. 24.
Source : Le journal du CNRS
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