La disparition des abeilles : enquête
- Les parasites
Les abeilles sont aussi victimes d’agents naturels tels que des parasites appartenant à la famille des acariens. Les varroas - Varroa jacobsoni - proviennent d’Asie et se sont installés en Europe dans les années 1960. Identifiés en France au début des années 1980, ils ont contraint les apiculteurs à traiter les ruches avec des acaricides. En effet, ces parasites sont de puissants vecteurs de virus pathogènes. Mais depuis quelques années et un peu partout dans le monde, outre-Atlantique en particulier, les varroas développent des capacités de résistance aux traitements. C’est pourquoi ils sont suspectés d’être à l’origine de l’épidémie actuelle. Cependant, aucune corrélation absolue n’a pu être établie avec le phénomène d’effondrement. D’autres maux sévissent dans les colonies d’abeilles : loques américaines et européennes, acarioses provoquées par Acarapis woodi ou d’autres parasites qui s’installent en Europe. Une bonne partie de ces parasites, même s’ils prolifèrent, étaient présents depuis longtemps et n’expliquent pas, à eux seuls, le pic de mortalité apicole.
- Les champignons
Les abeilles subissent de redoutables propagations de champignons. Parmi ceux-ci, Nosema cerenae, retrouvé en masse dans le corps d’abeilles mortes, semble particulièrement virulent. Récent en Europe, c’est un champignon présent depuis plus de 10 ans aux Etats-Unis et découvert il y a 5 ans en France. Il est de plus en plus suspecté d’être une cause majeure du syndrome d’effondrement. En cas de « nosémose », nom de la maladie parasitaire provoquée par le champignon, l’intestin des abeilles est attaqué. Victimes de diarrhées, elles libèrent des microspores et contaminent d’autres abeilles. En 2008, une étude espagnole8 a pour la première fois prouvé la responsabilité de ce champignon dans l’effondrement de colonies. Selon les auteurs, une longue période d’incubation asymptomatique peut expliquer l’absence de signes avant-coureurs de l’effondrement. Le recours à un très puissant antibiotique (fumagiline) s’est révélé un remède efficace, mais à court terme seulement (6 mois à 1 an).
- D’autres insectes prédateurs
D’autres insectes en provenance d’Asie ou d’Afrique menacent aussi les abeilles européennes. Parmi ceux-ci, le petit coléoptère des ruches Aethina tumida9 originaire d’Afrique du sud, et le frelon asiatique Vespa velutina nigrithorax s’avèrent de redoutables prédateurs. Face au coléoptère, des mesures de restriction d’importation d’essaims s’imposent car un traitement chimique serait préjudiciable aux abeilles . Le frelon,10 introduit accidentellement dans notre pays en 2004, s’acclimate dans treize départements du Sud-Ouest. Prédateur de l’abeille domestique, sa dispersion est suivie de très près par les scientifiques.
- Les transformations environnementales et climatiques
En restructurant les paysages et en détruisant les haies, talus et bosquets, qui sont autant de sites de nidification pour les espèces sauvages, les hommes nuisent aux pollinisateurs et aux abeilles. La réduction de la biodiversité florale provoque également une raréfaction des ressources alimentaires. C’est un cercle vicieux : moins de plantes à fleurs amenuise les variétés de pollinisateurs ce qui accentue davantage la raréfaction des plantes. La monoculture intensive sur des centaines d’hectares, la raréfaction des fleurs des champs et des cultures de légumineuses (trèfle, luzerne...), l’entretien intensif des bords de route : ces pratiques appliquées à grande échelle convergent vers la création d’un environnement défavorable aux pollinisateurs. Enfin, un changement climatique entraînant des sécheresses et des hivers plus doux affaiblirait les abeilles : elles sortiraient trop tôt de la ruche et souffriraient du manque de pollens disponibles.
- Des exploitations excessives ?
Les abeilles domestiques peuvent aussi parfois être victimes de formes d’apiculture productiviste. Certaines méthodes d’élevage sont intensives (« transhumance » constante, prélèvement de miel ou de pollen trop important) voire brutales (enfumage) et toxiques (traitement acaricide et antibiotique). Il résulte de ces pratiques - jugées très minoritaires par certains experts du domaine de l’apiculture - des reines épuisées au bout d’un an, au lieu de deux ou trois, et des ruches affaiblies.
- La pollution électromagnétique ?
Cette piste est elle aussi controversée. Pour certains scientifiques, d’autres facteurs sont plus menaçants. Pour d’autres, des études approfondies sont nécessaires. Les doutes reposent sur différents travaux mettant en évidence la sensibilité des abeilles aux champs électromagnétiques. Certaines portent sur le système de magnéto réception d’Apis mellifera et montrent que des champs magnétiques externes peuvent provoquer l’expansion ou la contraction de particules de magnétite11 présentes chez les abeilles et ainsi influer d’une manière spécifique sur leur orientation, en retransmettant le signal via le cytosquelette12(une organisation moléculaire dynamique qui maintient la forme des cellules).
Des chercheurs de l’Université de Coblence ont étudié l’effet de certains champs magnétiques sur les abeilles. Ces scientifiques ont soumis un certain nombre de ruches au rayonnement de stations de téléphonie sans fil à la norme DECT. Cette étude-pilote13 montre que le poids acquis des cadres d’alvéoles de colonies irradiés est inférieur de 20 % à celui de colonies non irradiées. Par ailleurs, le nombre d’abeilles irradiées de retour en ruche est très inférieur à celui des abeilles non irradiées. Des résultats à prendre avec prudence car des études à grande échelle restent à effectuer.
Les synergies : des pistes à explorer
La plupart des études scientifiques sur les abeilles et leur surmortalité ont porté sur l’analyse de facteurs isolés les uns des autres. Pourtant, il est possible que les facteurs soient multiples et interagissent, c’est-à-dire que des synergies existent. Des pesticides peuvent par exemple favoriser une infection causée par un champignon. Un mélange de pesticides peut aussi avoir des effets bien plus puissants que ceux de ces produits considérés individuellement.
Les champignons sont parfois utilisés comme arme biologique à l’encontre de ravageurs, et leur efficacité est renforcée quand l’insecte est déjà affaibli par des doses sub-létales d’insecticides de la classe des néonicotinoïdes. Ainsi, il est courant de traiter des cultures de maïs avec un mélange de spores de champignons (hyphomycètes entomopathogènes) et d’imidaclopride.
De la même manière, des scientifiques de l’université de Penn State14 estiment que certains fongicides (substances propres à détruire les champignons parasites), en combinaison avec des insecticides neonicotinoïdes et/ou pyrethroïdes peuvent avoir des effets 100 fois plus toxiques que n’importe lequel de ces produits utilisés seuls. Pas de quoi effondrer une colonie selon eux, mais de quoi considérablement affaiblir les défenses naturelles des abeilles résidentes. Or, ces mêmes scientifiques ont parfois relevé et identifié jusqu’à 70 pesticides et métabolites (produits de la transformation de ces substances) différents dans une même ruche ainsi que des fongicides. En France, ces combinaisons sont elles aussi suspectées. Une étude intitulée « Enquête prospective multifactorielle : influence des agents microbiens et parasitaires, et des résidus de pesticides sur le devenir de colonies d’abeilles domestiques en conditions naturelles » a été réalisée par l’Afssa. Si aucun effondrement n’a été constaté lors de cette enquête au long cours, les auteurs mettent en évidence divers maux affectant les colonies :
« [...] la présence de maladies ou d’agents pathogènes expliquant pour partie les mortalités constatées, des anomalies (qualifiées de problème de reine) pouvant expliquer les autres mortalités de colonies (l’origine de ces anomalies peut être attachée à des maladies propres à la reine (nosémose), à l’exposition à des résidus de pesticides à travers les matrices apicoles, à la toxicité des traitements vétérinaires), la présence dans l’ensemble des matrices apicoles de résidus de pesticides à des doses très faibles. Les résidus les plus importants, en fréquence de présence, étaient l’imidaclopride (apport exogène) et le coumaphos (apport endogène dû au traitement de la varroase). [...]), les synergies possibles entre les divers résidus de pesticides d’une part, entre les résidus de pesticides et les agents pathogènes d’autre part, l’absence de traitement de la varroase ou l’utilisation de produits de traitement insuffisamment efficaces dans certains cas.15 »
Sources :
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8 Higes Mariano1; Martín-Hernández Raquel1; Botías Cristina1; Bailón Encarna Garrido1; González-Porto Amelia V2; Barrios Laura3; Del Nozal M Jesús4; Bernal José L4; Jiménez Juan J4; Palencia Pilar García5; Meana Aránzazu5, How natural infection by Nosema ceranae causes honeybee colony collapse, Environmental microbiology, mai 2008.
Animal Medicine and Surgery Department, Facultad de Veterinaria, Universidad Complutense de Madrid, 28040 Madrid, Spain.
1: Bee Pathology laboratory, Centro Apícola Regional, JCCM, 19180 Marchamalo, Spain.
2: Hive Products laboratory, Centro Apícola Regional, JCCM, 19180 Marchamalo, Spain.
3: Statistics Department, CTI, Consejo Superior Investigaciones Científicas, 28006 Madrid, Spain.
4: Analytical Chemistry Department, Facultad de Ciencias, Universidad de Valladolid, 47005 Valladolid, Spain.9 Ruth Hauser, Aethina tumida, la menace se précise, Insectes, n°317
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10 Haxaire J., Bouguet J.-P. & Tamisier J.-Ph
Vespa velutina, une redoutable nouveauté pour la faune de France (Hymenoptera, Vespidae), Bulletin de la Société entomologique de France
11 H. Schilf and G. Canal The magnetic and electric fields induced by superparamagnetic magnetite in honeybees
Dipartimento di Informatica, Università di Torino, Corso Svizzera 185, I-10149 Turin, Italy - 12 Chin-Yuan Hsu1, Fu-Yao Ko2, Chia-Wei Li2, Kuni Fann3, Juh-Tzeng Lue4 Magnetoreception System in Honeybees (Apis mellifera),
1 Department of Life Science, Chang Gung University, Tao-Yuan, Taiwan,
2 Department of Life Science, National Tsing Hua University, Hsinchu, Taiwan,
3 Department of Philosophy, Atkinson College, York University, Toronto, Canada,
4 Department of Physics, National Tsing Hua University, Hsinchu, Taiwan
13 Hermann Stever, Jochen Kuhn, Christoph Otten, Bernd Wunder, Wolfgang Harst
Groupe de Travail en Informatique Educative
Modifications du comportement des abeilles sous l’effet de l’exposition à des ondes électromagnétiques
Etude pilote 2005, Institut de Mathématiques, Université de Coblence
14 Penn State University , “Pesticide build up could lead to poor honey health”,
15 Agence française de sécurité sanitaire des aliments / Enquête prospective multifactorielle – Unité de Pathologie de l’Abeille (février 2008)
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