Science.gouv.fr

zoom_plus

Darwin et l’évolutionnisme

Date : 17 février 2009

Quelle postérité ?

Autre aménagement apporté à la théorie de l’évolution : le modèle dit « neutraliste », du généticien japonais Motoo Kimura. « Selon ce chercheur, dit Michel Veuille, la plupart des changements observés entre le génome des diverses espèces ne s’expliquent pas par la sélection naturelle, dont il admet cependant l’existence, mais par le hasard, qui modifie insensiblement la fréquence des variations d’une génération à l’autre. »

Aux cours des dernières décennies, de nombreux autres chercheurs ont apporté de l’eau au moulin de la théorie synthétique de l’évolution et l’ont affinée. À commencer par les paléontologues Stephen Jay Gould et Niles Eldredge. Leur nouveau modèle, l’« évolution à équilibres ponctués », montre que la transformation des espèces s’opère par à-coups entrecoupés de longues plages de stagnation, souvent en réponse à des changements dans l’environnement. Pendant la phase « explosive », une petite population de « marginaux » s’isole de sa population souche en occupant un nouvel environnement. Après avoir prospéré, elle étend son territoire et remplace (éventuellement…) la population souche de départ par compétition interspécifique, comme chez les trilobites (des arthropodes marins) de l’ère primaire. « Ainsi interprète-t-on pourquoi, dans une série sédimentaire continue, une espèce stable durant plusieurs millions d’années se trouve brusquement supplantée par une autre espèce qui lui est apparentée », commente Guillaume Lecointre. 

Associé, cette fois, à Richard Lewontin, Stephen Jay Gould corrige par la suite la vision trop « panglossienne » 9 de la théorie synthétique. Gould et Lewontin font observer que « des variants désavantagés continuent d’apparaître en permanence, et amènent les évolutionnistes à relativiser leur impression d’“une nature bien faite”, précise Guillaume Lecointre. D’autre part, ils mettent en évidence que certaines structures qui paraissent handicapantes (tel l’accouchement par le clitoris chez les hyènes tachetées, qui provoque le décès d’une partie des nouveau-nés) sont en fait liées biologiquement à d’autres structures qui fournissent des avantages déterminants (comme l’agressivité des femelles), d’où leur maintien ».

Autre étape-clé dans la sophistication continue de la théorie synthétique : la méthode mise au point dans les années 1950 par l’entomologiste allemand Willi Hennig pour reconstituer l’histoire évolutive des espèces, c’est-à-dire identifier leurs degrés de parenté et construire l’arbre de la vie, et ses applications informatisées dès les années 1970. Ce remaniement complet de la systématique (la science des classifications des organismes), couplée plus tard avec le séquençage massif des génomes, va permettre de « mettre sur le même “arbre du vivant” tout à la fois des champignons, des bactéries, des animaux… alors que, jusqu’ici, on ne pouvait classer entre eux que des vertébrés ou des végétaux », dit Hervé Le Guyader.

Les apports de l’embryologie

Dernier coup de booster en date donné à la théorie de l’évolution : l’essor de l’« évo-dévo », une discipline centrée sur l’identification des gènes à la base du développement embryonnaire, l’étude de leur répartition au sein du monde animal, et leur comparaison. De quoi mieux interpréter, en particulier, les homologies d’organes entre grands groupes d’animaux. « Darwin aurait été séduit par la rencontre de l’embryologie, à laquelle il s’est beaucoup intéressé, avec la génétique par le biais de l’évo-dévo qui plonge le développement, et ses gènes associés, dans un cadre évolutif », fait remarquer Hervé Le Guyader. 
Autant d’axes de recherche qui montrent que les idées pionnières du naturaliste anglais se sont énormément enrichies au cours du XXe siècle. « Les spécialistes de l’évolution ont aujourd’hui à leur disposition une grande palette de modèles et de mécanismes avec lesquels jouer pour rendre compte des phénomènes évolutifs, résume Michel Morange, professeur de biologie à l’université Paris-VI et à l’ENS, membre du laboratoire « Régulation de l’expression génétique »10. Leur travail ne consiste pas à tenter de falsifier la théorie darwinienne » mais à mettre à l’épreuve tel ou tel modèle de la galaxie darwinienne. 

Philippe Testard-Vaillant

Source : le journal du CNRS

Notes :

9. Pangloss, dans Candide, de Voltaire, personnifie l’optimisme.

10. Laboratoire CNRS / École normale supérieure Paris.


Voir le site
 
 
 
  Retour en haut de page