Biodiversité : les secouristes de la nature
Protéger en valorisant
Valoriser la biodiversité est peut-être le meilleur moyen de la protéger, comme le sait bien le laboratoire Écologie des forêts de Guyane3. Ses chercheurs sondent constamment la forêt pour y trouver des molécules qui pourraient nous être utiles. Pour cela, ils ont une stratégie : la bioinspiration. « Nous nous demandons d’abord quelle est la fonction d’une molécule dans l’environnement, puis ensuite, à quoi elle pourrait nous servir », explique Didier Stien, chimiste de ce labo. Un bel exemple de cette approche, qui trouve des applications en pharmacologie, en cosmétique ou même dans le bâtiment, concerne le bois de construction. « Si certains arbres résistent aussi bien à l’attaque des termites et des champignons, c’est parce qu’ils produisent des molécules aux propriétés fongicides ou insecticides. En appliquant ces produits sur des constructions en bois, nous avons réussi à augmenter significativement leur résistance. » Voilà qui va intéresser bien des charpentiers. Et ce n’est pas tout : certaines molécules fongicides du bois empêchent tout aussi bien le développement des champignons de la peau, les mycoses... et voilà qui va intéresser les dermatologues ! Les chercheurs d’Ecofog ont par ailleurs créé, avec un industriel guyanais, une entreprise pour valoriser certains produits de la forêt. Leur premier projet : commercialiser les huiles essentielles extraites du bois d’une famille d’arbres tropicaux : les lauracées. L’odeur puissante et épicée de ces huiles devrait notamment intéresser les parfumeurs. Il existe une bonne centaine d’espèces au sein de cette famille, dont certaines sont encore très mal connues. Les propriétés antifongiques, antibactériennes et insecticides des huiles essentielles qu’ils contiennent sont également en cours d’étude.
Autres pistes explorées par les chercheurs, celles des remèdes traditionnels : ceux-ci peuvent contenir des composés actifs qui méritent d’être testés. Les chercheurs s’intéressent notamment à la leishmaniose, une affection tropicale qui touche environ 300 000 personnes par an dans le monde. L’arsenal pharmaceutique contre cette maladie est très réduit et les recherches pour le développer sont assez peu nombreuses. « En partenariat avec Géneviève Bourdy, ethnopharmacologue à l’IRD, nous sommes en train de tester certaines molécules issues de trois plantes provenant de l’Amazonie péruvienne qui semblent être très actives contre cette maladie », explique Didier Stien. Par ailleurs, les chercheurs d’Ecofog analysent actuellement les recettes traditionnelles utilisées contre le paludisme qui tue plus d’un million de personnes par an.
Après la déforestation, le réchauffement
On le voit : la biodiversité amazonienne peut nous être très utile et pourrait être exploitée durablement. Or elle est en grand danger. Si la menace la plus immédiate est la déforestation, le réchauffement climatique pourrait venir lui donner le coup de grâce. Le processus est peut-être déjà en cours, comme l’a très récemment montré une équipe du CNRS et du Muséum national d’histoire naturelle. Les scientifiques ont recensé à 10 ans d’intervalle, en 1995 et en 2005, les espèces végétales de la forêt basse guyanaise à proximité de la station des Nouragues. Le constat est alarmant : 20% d’entre elles manquaient à l’appel lors du second recensement.
« Nous observons un appauvrissement du milieu tout à fait caractéristique d’une crise écologique », s’inquiète Jean-François Ponge, du laboratoire « Mécanismes adaptatifs : des organismes aux communautés »4. La cause possible de ce désastre : les sécheresses répétées qui ont fortement touché l’Amazonie. « Le climat devient plus chaotique, ponctué d’évènements très brusques qui fragilisent les communautés végétales. » La forêt amazonienne a connu par le passé de grandes perturbations et sa capacité de récupération semble importante. Néanmoins, dans le contexte actuel, une déstabilisation de ce grand régulateur du climat pourrait avoir de lourdes conséquences. « Les forêts sont des puits de carbone car elles absorbent et stockent une partie du dioxyde de carbone (CO2) de l’atmosphère. Sans elles, l’augmentation du taux de CO2 dans l’atmosphère serait deux fois plus rapide », rappelle Jérôme Chave. Mais lors des sécheresses intenses, ce rôle n’est plus assuré : la surmortalité des grands arbres, ajoutée à une croissance ralentie des jeunes plants peut même transformer la forêt en région émettrice de CO2. C’est ce qui est effectivement arrivé en 2005, d’après les résultats obtenus par le réseau Rainfor 5, dont fait partie l’équipe de Jérôme Chave, et qui tente d’évaluer la quantité de carbone que la forêt amazonienne capture tous les ans 6. Est-ce un avant-goût du futur proche ? « Certains modèles prédisent pour la fin de ce siècle, une disparition de la forêt amazonienne due à des modifications majeures du cycle de l’eau dans cette région », met en garde Jerôme Chave. Si un tel phénomène se produisait dans un futur proche, les scénarios les plus pessimistes sur le réchauffement climatique se verraient réalisés. Les chercheurs ne se lasseront pas de le répéter : le combat pour la biodiversité est un combat que l’on ne peut pas perdre.
Sebastián Escalón
Notes
3. Unité CNRS / Cirad / Engref / Inra / Université Antilles-Guyane.
4. Unité CNRS / MNHN.
5. Amazon Forest Inventory Network.
6. Lire « La forêt amazonienne sensible à la sécheresse », Le journal du CNRS n°233, juin 2009
Source : Le journal du CNRS
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