La pêche industrielle et la survie des thons tropicaux
Date : 18 mars 2008
La pêche sous objets flottants dérivants : un danger pour la survie des thons tropicaux ?
Les biologistes parlent de piège écologique lorsque les individus d’une espèce, se fiant à des indices trompeurs généralement associés à une activité humaine, colonisent un habitat qui se révèle finalement inadapté à leur survie. Une équipe de l’IRD étudiant la pêche du thon tropical a voulu savoir si l’utilisation de dispositifs de concentration de poissons (DCP), technique de plus en plus employée pour la pêche industrielle des thons, pouvait être à l’origine d’un piège écologique pour ces espèces. Les scientifiques ont donc comparé des indicateurs biologiques chez deux espèces de thons tropicaux pêchées sous DCP dérivants avec ceux des individus capturés en bancs libres. Leur analyse révèle que les thons pêchés sous objets flottants sont plus minces et donc en moins bonne santé que ceux pris en bancs libres. En suivant les radeaux artificiels utilisés par les pêcheurs, les thons s’éloigneraient en effet de leurs routes de migration habituelles pour se retrouver dans des zones défavorables, où la ressource alimentaire ferait défaut. D’après les chercheurs, il suffirait de restreindre l’utilisation des objets flottants près des côtes, où se concentrent les juvéniles des thons tropicaux, pour ne pas compromettre, à terme, la survie de ces espèces.

Les pêcheurs savent de façon empirique que les thons se rassemblent sous des objets flottants naturels tels que de vieux cordages, du bois flottant, voire des grands mammifères marins. Depuis une vingtaine d’années, ce comportement agrégatif, encore mal expliqué, est mis à profit par les grands thoniers senneurs qui laissent dériver, au grès des courants marins, des radeaux flottants équipés de bouées également appelés dispositifs de concentration de poissons (DCP). A l’aide d’un gigantesque filet, ou senne, déployé en arc de cercle de part et d’autre de l’embarcation, les pêcheurs encerclent le banc de thons venu se réfugier sous le DCP. Le fi let est ensuite resserré dans sa partie inférieure, enfermant le poisson dans une demi-sphère qui permet de capturer les thons en très grande quantité (Voir schéma).Au début des années quatre-vingt-dix, les scientifiques ont constaté un accroissement soudain des captures de thons tropicaux, en particulier de juvéniles, sous ces objets flottants artificiels. Entre 1996 et 2005, la moyenne annuelle des prises sous DCP a atteint 1.115.000 tonnes, soit près du tiers des captures mondiales de thons, toutes espèces confondues. Au Japon, les industriels de la transformation des produits de la mer ont par ailleurs constaté depuis longtemps que la chair des thons capturés sous objets flottants est moins grasse que celle des individus capturés en bancs libres.

A partir de ces observations, une équipe de chercheurs de l’IRD a donc voulu savoir si la pratique de la pêche sous objets flottants dérivants pouvait constituer un piège écologique pour les espèces de thons tropicaux. Ce concept de biologie des populations décrit des situations dans lesquelles l’accroissement de la population chute à la suite d’une modification soudaine de son environnement, le plus souvent liée à une activité humaine. Ainsi, les tortues de mer qui éclosent sur les plages utilisent le scintillement de la lune à la surface de l’eau pour rejoindre l’océan. Mais dans certaines régions, l’importante pollution lumineuse associée à l’urbanisation du littoral perturbe leur sens de l’orientation. Les jeunes tortues prennent alors le chemin de la terre ferme où elles meurent de déshydratation. Au cours de la dernière décennie, plus de 30% des prises mondiales de listao (Katsuwonus pelamis), de patudo (Thunnus obesus) et d’albacore (Thunnus albacares), les trois espèces de thons tropicaux qui peuvent être capturées sous DCP, ont été réalisées à l’aide de cette technique de pêche. Pour le listao, les prises sous objets flottants ont même atteint 72% des captures. Afin de vérifier si le déploiement massif de DCP pouvait constituer un piège écologique pour ces espèces, les scientifiques ont collecté divers indicateurs biologiques (périmètre thoracique, taux de croissance, contenus stomacaux) et écologique (angle et distance de migration) sur des albacores et des listaos capturés sous des objets flottants dérivant dans l’océan Atlantique et l’océan Indien. Ils les ont ensuite comparés aux données recueillies sur des individus de ces deux espèces capturés en bancs libres. L’étude a notamment montré que 74% des listaos avaient l’estomac vide au moment de leur capture sous DCP dérivants contre seulement 13% pour ceux pêchés en bancs libres. Des valeurs du même ordre ont été obtenues pour l’albacore avec des proportions atteignant respectivement 49% sous DCP et 7% en bancs libres. Ces résultats indiquent que les thons pêchés sous les objets flottants se nourrissent moins que ceux capturés en banc libre. De plus, le fait qu’à taille égale les spécimens capturés sous DCP sont plus minces que ceux capturés en bancs libres reflèterait, chez les premiers, un déficit dans l’accumulation des réserves énergétiques.

L’équipe a également voulu savoir si la pose massive d’objets dérivants pouvait affecter le comportement migratoire de ces grands voyageurs que sont les thons. A l’aide de marquages, les scientifiques ont pu confronter les caractéristiques des migrations réalisées par les poissons accompagnant la dérive des objets flottants avec celles des spécimens non-associés. Ils ont constaté que les angles de migration et la distance journalière parcourue étaient affectés par la présence d’objets flottants artificiels. Les DCP dérivants semblent donc agir sur les thons comme un véritable aimant, capable de les piéger puis de les entrainer vers des zones écologiques peu favorables, où la nourriture serait moins abondante. Malgré l’accumulation d’un important faisceau de présomptions, cette étude ne permet pas d’affirmer avec certitude que les DCP dérivants ont un impact négatif sur l’ensemble du cycle de vie de ces espèces de thons et donc qu’ils constituent un véritable piège écologique. Néanmoins, compte tenu des effets biologiques observés, il semble plus raisonnable que les DCP dérivants ne soient pas déployés près des côtes où se concentrent les juvéniles de thons. On éviterait ainsi d’entrainer ces jeunes poissons, qui constituent l’avenir du stock, en dehors des zones qui leur sont favorables.
Grégory Fléchet

Crédits photos :
Photothèque IRD Indigo : Fadio/IRD-Ifremer, Opic Pierre, Dagorn Laurent









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